Les châteaux de Marcel Pagnol, souvenirs ou roman?

Tout d’abord, à titre d’illustration, quelques extraits du deuxième volume de ses « Souvenirs d’enfance », « Le Château de ma mère ».

Les quatre châteaux

Nous traversâmes quatre propriétés immenses. Dans la première, des parterres de fleurs entouraient un château à tourelles. Autour des parterres, il y avait des vignes et des vergers.
— Ici, dit Bouzigue, c’est le château d’un noble. Il doit être malade, parce qu’on ne le voit jamais.
— Si cet aristocrate nous rencontrait chez lui, dit mon père, ça pourrait lui déplaire. Moi, je n’aime pas beaucoup les nobles.


— Ici, dit-il (Bouzigue), c’est le château de la Belle au bois dormant. Les volets sont toujours fermés, je n’y ai jamais vu personne. Vous pouvez chanter, vous pouvez crier, il n’y a aucun danger.
Une forêt d’arbousiers et de térébinthes avait envahi les champs abandonnés ; un parc de pins centenaires cernait une immense bâtisse carrée; elle paraissait inaccessible parce que des genêts épineux (l’argéras des collines) poussaient en rangs serrés sous la haute futaie.


Il y eut une autre clôture, et une autre porte : nous traversâmes les terres d’un troisième château.
— Celui-là, c’est celui du notaire, dit-il (Bouzigue). Regardez: c’est toujours fermé, sauf au mois d’août. Il n’y a qu’une famille de paysans. Je rencontre souvent le grand-père, c’est lui qui soigne ces beaux pruniers. Il est sourd comme un pot, mais il est bien gentil… Il me parle toujours de la guerre de septante, et il veut reprendre l’Alsace-Lorraine.


Puis Bouzigue ouvrit encore une porte : elle était percée dans un mur de pierres taillées, qui avait au moins quatre mètres de haut; la crête en était garnie de tessons tranchants, qui donnaient une fâcheuse idée de la générosité du châtelain.
— Ce château-là, dit Bouzigue, c’est le plus grand et le plus beau. Mais le propriétaire habite Paris, et il n’y a jamais personne, que le garde… Tenez, regardez!
À travers la haie, nous vîmes deux hautes tours qui flanquaient la façade d’un château d’au moins dix étages. Toutes les fenêtres en étaient fermées, sauf quelques mansardes, sous le toit d’ardoises.



Vous le voyez, il est difficile de faire correspondre le récit de Marcel Pagnol avec la géographie du lieu.
Mais deux choses sont assurées.
Le « Château du Comte », c’est le Château Saint-Antoine, identifiable au fait que c’est le plus près de l’ancienne ligne de tramway, à La Barasse, et que le comte de Robien était bien un officier, un héros militaire, apprécié dans le pays. Et le château était bien entouré de parterres et de vergers.
Et le « Château de ma mère », c’est le Château de La Buzine que, effectivement, Marcel Pagnol acheta pour un projet de studio qui, avec la guerre, ne vit jamais le jour. Et qui, aujourd’hui, se consacre, en hommage à l’auteur, en grande partie au cinéma.


La première rencontre avec le comte

Par un beau samedi du mois de mai, quand les journées se font plus longues, et quand les amandiers semblent chargés de neige, nous traversions —sans le moindre bruit— les terres du «noble». Comme nous arrivions au beau milieu de la propriété, nos craintes s’amincirent, parce que la haie protectrice devenait plus épaisse. Je marchais le premier, d’un pas léger, malgré le poids de l’eau de Javel, de la lessive et d’une chaise en pièces détachées, que liait une ficelle. Des taches de soleil bougeaient sur l’eau paisible du canal. Sur mes talons, Paul chantonnait…

Mais soudain, je restai figé, le cœur battant. À vingt mètres devant moi, une haute silhouette venait de sortir de la haie et, d’un seul pas, se planta au milieu du sentier.
L’homme nous regardait venir. Il était très grand, sa barbe était blanche. Il portait un feutre de mousquetaire, une longue veste de velours gris, et il s’appuyait sur une canne.
J’entendis mon père qui disait, d’une voix blanche :
— N’aie pas peur! Avance!
J’avançai bravement. En m’approchant du danger, je vis le visage de l’inconnu. Une large cicatrice rose, sortant de son chapeau, descendait se perdre dans sa barbe, touchant au passage le coin de son œil droit dont la paupière fermée était plate. Ce masque me fit une si forte impression que je m’arrêtai net. Mon père passa devant moi.
Il tenait son chapeau dans une main, son carnet «d’expert» dans l’autre.
— Bonjour, monsieur, dit-il.
— Bonjour, dit l’inconnu, d’une voix grave et cuivrée. Je vous attendais.

…/…

— Je pense, monsieur, dit mon père, que j’ai l’honneur de parler au propriétaire de ce château?
— Je le suis, en effet, dit l’inconnu. Et, depuis plusieurs semaines, je vois de loin votre manège tous les samedis, malgré les précautions que vous prenez pour vous cacher.
— C’est-à-dire… commença mon père, que l’un de mes amis, piqueur du canal…
— Je sais, dit le « noble ». Je ne suis pas venu plus tôt interrompre votre passage parce qu’une attaque de goutte m’a cloué trois mois sur ma chaise longue. Mais j’ai donné l’ordre d’attacher les chiens le samedi soir et le lundi matin.
Je ne compris pas tout de suite. Mon père avala sa salive, ma mère fit un pas en avant.
— J’ai fait venir ce matin même le piqueur du canal qui s’appelle, je crois, Boutique…
— Bouzigue, dit mon père. C’est mon ancien élève, car je suis instituteur public, et…
— Je sais, dit le vieillard. Ce Boutique m’a tout dit. Le cabanon dans la colline, le tramway trop court, le chemin trop long, les enfants, et les paquets… Et à ce propos, dit-il en faisant un pas vers ma mère, voilà une petite dame qui me paraît bien chargée.
Il s’inclina devant elle, comme un cavalier qui sollicite l’honneur d’une danse, et ajouta:
— Voulez-vous me permettre?
Sur quoi, avec une autorité souveraine, il lui prit des mains les deux grands mouchoirs noués. Puis, se tournant vers le garde:
— Wladimir, dit-il, prends les paquets des enfants.
En un clin d’œil, le géant réunit dans ses mains énormes les sacs, les musettes, et le fagot qui représentait une chaise. Puis il nous tourna le dos, et s’agenouilla soudain.
—Grimpe! dit-il à Paul.
Avec une audace intrépide, Paul prit son élan, bondit, et se trouva juché sur l’encolure du tendre épouvantail qui partit aussitôt au galop, avec un hennissement prodigieux. Ma mère avait les yeux pleins de larmes, et mon père ne pouvait dire un mot.
— Allons, dit le noble, ne vous mettez pas en retard. 
— Monsieur, dit enfin mon père, je ne sais comment vous remercier, et je suis ému, vraiment ému… 
— Je le vois bien, dit brusquement le vieillard, et je suis charmé de cette fraîcheur de sentiments… Mais enfin, ce que je vous offre n’est pas bien grand. Vous passez, chez moi, fort modestement, et sans rien gâter. Je ne m’y oppose pas: il n’y a pas de quoi crier au miracle! Comment s’appelle cette jolie petite fille?
Il s’approcha de la petite sœur, que ma mère avait prise dans ses bras : mais elle se mit à hurler et cacha son visage dans ses mains.
— Allons, dit ma mère, fais une risette au monsieur… 
— Non, non!… criait-elle. Il est trop vilain! Oh! non! 
— Elle a raison, dit le vieillard en riant —ce qui le rendit encore plus laid—, j’oublie facilement cette balafre: ce fut le dernier coup de lance d’un uhlan, dans une houblonnière en Alsace, il y a près de trente-cinq ans. Mais elle est encore, trop jeune pour apprécier les vertus militaires. Passez devant, madame, je vous en prie, et dites-lui que c’est un chat qui m’a griffé: elle en tirera au moins une leçon de prudence!

Il nous accompagna tout le long du sentier en parlant avec mon père.
Je marchais devant eux, et je voyais au loin la tête blonde du petit Paul: elle filait au-dessus de la haie, et les boucles dorées flottaient au soleil.
Quand nous arrivâmes à la porte de sortie, nous le trouvâmes assis sur nos paquets: il croquait des pommes reinettes que le géant pelait pour lui.
Il fallut prendre congé de nos bienfaiteurs. Le comte serra la main de mon père, et lui donna sa carte en disant:
— Au cas où je serais absent, ceci vous servira de laissez-passer pour le concierge. Il sera maintenant inutile de suivre les berges: je vous prie de sonner à la grille du parc, et de traverser la propriété par l’allée centrale. Elle est plus courte que le canal.
Puis, à ma grande surprise, il s’arrêta à deux pas de ma mère, et la salua comme il eût fait pour une reine. Enfin, il s’approcha d’elle, et s’inclinant avec beaucoup de grâce et de dignité, il lui baisa la main.
Elle lui répondit en esquissant une révérence de petite fille, et elle courait, rougissante, se réfugier auprès de mon père, lorsqu’un trait d’or passa entre eux: Paul s’élançait vers le vieux gentilhomme et, saisissant la grande main brune, il la baisa passionnément.


Le soir à table, après la soupe servie à la lumière de la lampe tempête, ma mère dit:
— Joseph, montre-nous la carte qu’il t’a donnée.
Il lui tendit le bristol, et elle lut à haute voix:
— Comte Jean de X… Colonel au Premier Cuirassier.
Elle se tut un instant, comme troublée.
— Mais alors… dit-elle.
— Oui, dit mon père. C’est celui de Reichshoffen.


Les Roses du Roy

A partir de cette mémorable journée, la traversée du premier château fut notre fête du samedi. Le concierge —un autre vieux briscard— nous ouvrait tout grand le portail; Wladimir surgissait aussitôt, et raflait notre chargement. Nous allions ensuite jusqu’au château pour saluer le colonel. Il nous donnait des pastilles de réglisse, et nous invita plusieurs fois à goûter. Mon père lui apporta un jour un livre (en loques naturellement) qu’il avait trouvé chez le brocanteur: ces feuillets contenaient un récit complet, avec des illustrations et des plans, de la bataille de Reichshoffen. Le nom du colonel y figurait en bonne place, et mon père, qui se croyait antimilitariste, avait longuement taillé trois crayons, pour entourer d’un cadre tricolore les pages où l’auteur célébrait la vaillance du «premier cuirassier». Le vieux soldat fut d’autant plus intéressé qu’il fut très loin d’approuver le récit de l’historien —un civil qui n’avait jamais mis le cul sur une selle— et qu’il commença aussitôt la rédaction d’un mémoire pour rétablir la vérité. Chaque samedi, en nous raccompagnant à travers ses jardins, il cueillait au passage un bouquet de grandes roses rouges, dont il avait créé l’espèce, et qu’il avait nommées «Les Roses du Roy».

Il en épointait les épines avec de petits ciseaux d’argent, et au moment de nous quitter, il offrait ces fleurs à ma mère, qui ne pouvait jamais s’empêcher de rougir. Elle ne les confiait à personne, et le lundi matin, elle les rapportait en ville. Pendant toute la semaine, elles brillaient sur un guéridon, penchées au bord d’un vase d’argile blanche dans un coin de la salle à manger, et notre maison républicaine était comme anoblie par les Roses du Roy.


La valse d’Augustine, dans le film « Le château de ma mère »

Souvenirs ou roman?

Alors, cette histoire des châteaux, est-ce vraiment un souvenir d’enfance, ou un roman?


Quand, à la sortie du « Temps des secrets », Pierre Dumayet demanda à Marcel Pagnol si ce n’est pas tout de même un peu du roman, Marcel Pagnol lui répondit:
Ça doit l’être un peu, mais je ne m’en suis pas aperçu en l’écrivant… J’ai eu l’impression, moi, de raconter les choses telles qu’elles se sont passées. Et pourtant, elles ne se sont sûrement pas passées comme ça, puisque vous pouvez lire en deux heures le récit de deux ans. Il a donc fallu inconsciemment resserrer, condenser… En tout cas, ce qui est rigoureusement exact, ce sont les détails. Mais peut-être que l’ensemble ne l’est pas tout à fait.

Marcel Pagnol, à propos de son livre Le Temps des Secrets. – Lectures pour tous, 13/07/1960 (http://www.ina.fr/fresques/reperes-mediterraneens/Html/PrincipaleAccueil.php?Id=Repmed00632)


Il existe une anecdote à ce sujet.
Yvan Audouard rencontre un matin Fernandel. C’est un gros sensible. Il avait l’air bouleversé.
Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je n’ai pas dormi de la nuit…
— Comme d’habitude !
 Car Fernandel est un gros sensible, mais en plus un gros insomniaque.
Pire que d’habitude. Je n’ai pas fermé l’œil une seconde !
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai lu La Gloire de mon père de Marcel. C’est un chef-d’œuvre! C’est ce qu’il a fait de mieux! J’ai pleuré comme une courge… J’ai ri comme tu ne peux pas savoir… Marcel, c’est le plus fort! C’est un homme extraordinaire.
 Et soudain, pensif, Fernandel a dit, sans aucune méchanceté, avec au contraire une immense admiration: 
Et quand on pense que dans tout ce qu’il raconte il n’y a pas un mot de vrai!…

Yvan Audouard – Audouard raconte Pagnol. – Stock, 1973, page 65


Pour continuer à découvrir Marcel Pagnol


La Compagnie dans la Cour des Grands se consacre à faire vivre l’œuvre de Marcel Pagnol de façon originale.

Elle est la seule compagnie à être labellisée par Marcel Pagnol communication en Europe pour la qualité et l’intégrité de son travail. Elle a créé «l’Art des Collines», en amenant près de 90 000 spectateurs dans les collines aux sources mêmes de l’œuvre de Pagnol.

Retrouvez-les sur leur site Internet (il s’ouvrira dans un nouvel onglet de votre navigateur).


Découvrez une très jolie page sur les Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol, proposée par le blog « Culture livresque ». Cliquez sur le lien pour l’ouvrir dans un nouvel onglet:
culturelivresque.fr/souvenirs-d-enfance-de-marcel-pagnol

Lises un très intéressant article sur le rapport (quelque peu idéalisé, ce qui explique en partie les « enjolivements » des souvenirs) de Marcel Pagnol à la nature, sur le site « Loxias ». Cliquez sur le lien pour l’ouvrir dans un nouvel onglet:
http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=8301