Du commandant Guy de Robien au héros de Reichshoffen

Le vrai commandant de Robien

Guy de Robien et sa famille

Le commandant de Robien appartient à la noblesse bretonne, les Roc-Bihan, qui, au XVIème siècle, francisent leur nom en « Robien ».

Guy Léon Marie de Robien est né au Foeil dans les Côtes d’Armor le 30 novembre 1857. Il est le fils de Paul Frédéric Marie Robien, le cinquième à porter ce prénom, marquis de Robien, propriétaire, et de Marie Hélène de Coëtnempren de Kersaint, rentière. Il est le troisième de cinq enfants, Paul, Jeanne, Guy, Marguerite et Henry.

Guy Léon Marie ne porte pas le titre de « marquis de Robien », qui revient à son frère, Paul Charles Marie de Robien, de trois ans son ainé, qui a été a été officier de Marine et maire du Fœil.

Deuxième des fils, il porte le titre de comte, mais il semble qu’il ne l’utilise pas. La plupart des sources (des bulletins paroissiaux du nord de la France, Estaires, Caudescure, et ses nécrologies, par exemple dans « La Croix » et « Ouest-Éclair ») le lui donnent après sa mort. Une des hypothèses est que les titres de la famille de Robien sont des titres dits « de courtoisie », ce qui, par rapport aux titres dits « réguliers » , est une subtilité qui nous échappe aujourd’hui.

Voici une page sur la généalogie de Guy de Robien, qui s’ouvrira dans un nouvel onglet de votre navigateur:
Guy de Robien sur geneanet.org


La carrière militaire de Guy de Robien

Sorti de Saint-Cyr en 1877, il effectua sa carrière militaire pendant trente-cinq ans, dans différentes garnisons du Midi. Après avoir été nommé lieutenant en 1883, il devint capitaine en 1886. Il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur le 10 juillet 1899 comme capitaine adjudant-major au 108ème régiment de ligne. Chef de bataillon (c’est une des dénominations du grade de « commandant » dans l’armée de terre) au 20ème régiment de ligne en 1905, puis au 1er régiment de zouaves, il est alors élevé au grade d’Officier de la Légion d’Honneur.

En 1907, âgé de 50 ans, 30 ans de service à son actif, il prit sa retraite avec le grade de commandant et, tombant amoureux de la Provence, racheta le château de «la Rousse» pour s’y retirer.

En 1914, âgé de 57 ans, il se porte volontaire et devint lieutenant-colonel de réserve à titre temporaire au 26ème régiment d’infanterie. Dans les circonstances les plus périlleuses, donnant ainsi à tous le plus bel exemple de courage et de dévouement, il se fait plus particulièrement remarquer dans les combats des 8, 9 et 10 décembre 1914 (Journal Officiel du 31 janvier 2015).

Enfin, s’élançant à la tête de ses zouaves en brandissant sa canne et en criant «En avant, mes enfants!» il tomba au champ d’honneur le 5 janvier 1915, à Roclincourt dans le Pas-de-Calais.

Il repose au Cimetière National de Maroeil, proche de Roclincourt.
Son nom figure sur le monument aux morts de Saint-Menet.

Le comte Guy de Robien, son fils, demandera à la ville de Paris (bulletin municipal officiel du 12 mars 1918) qu’une voie de la capitale porte son nom. C’est à Marseille, sa ville de coeur, que reviendra cet honneur.

Bon sang ne saurait mentir, le neveu de Guy de Robien, Alain de Robien, né le 1er juin 1886, a été arrêté le 6 juillet 1943 pour sa participation au réseau de résistance Buckmaster, déporté à Büchenwald puis à Flossenbürg, il y est mort le 3 mars 1945. Son épouse Marie, déportée pour la même raison, y survivra


Sa vie personnelle

Guy de Robien se marie en 1885 à Marguerite Marie Blanche Halna de Fretay qui, en 1888, donna naissance à son fils unique Guy Léon Fortune Paul Marie de Robien.

Louise Bouffier de Toulon, fondatrice de l’oeuvre «Le pain des pauvres» dont le culte est voué à Saint-Antoine de Padoue, touchée par la foi profonde du comte, lui donna une statuette à l’effigie du Saint, avant de mourir en 1908. Le comte décida alors de l’installer dans sa petite chapelle située dans les étages afin de placer le château sous sa bienveillance. C’est alors que « La rousse » devient le « château Saint-Antoine ».

Guy de Robien rêvait d’écrire une philosophie de l’Histoire qui devait embrasser pas moins de quinze volumes. Quatre seulement furent achevés, et seuls les deux premiers parurent.


Sa mémoire

Son fils, le comte Guy de Robien, publia en 1917 le livre: « L’Idéal français dans un coeur breton, l’héroïque commandant de Robien », qui retrace la vie de son père. C’est grâce à cet ouvrage que l’on connaît en détail la vie du comte ainsi que son passage au château Saint-Antoine qu’il nommait son «oasis».
La page de ce livre sur le « Portail des bibliothèques et centres de documentation du ministère des Armées » s’ouvrira dans un nouvel onglet de votre navigateur:
L’Idéal français dans un coeur breton

Vous pouvez également consulter un compte-rendu du livre dans le quotidien marseillais « Le Sémaphore » du 2 août 1918:
https://www.retronews.fr/journal/le-semaphore-de-marseille/02-aout-1918/1191/2931009/2


Du commandant Guy de Robien au Comte Jean de X… Colonel au Premier Cuirassier, héros de Reichshoffen

Comment Marcel Pagnol est-il passé du commandant de Robien, trop jeune pour avoir fait la guerre de 1870, à un héros de la bataille de Reichshoffen qui s’est déroulée le 6 août 1870?

Il faut, d’abord, y voir un sentiment d’admiration pour un homme, héros de guerre, qui était très apprécié dans le quartier. Et l’admiration d’un enfant le pousse, souvent, à enjoliver les choses. D’ailleurs, les élèves du lycée Thiers ne font-ils pas la même chose dans le troisième volume des « Souvenirs d’enfance », « Le temps des secrets »? Alors, quand l’enfant admiratif devient un romancier…

Voici un extrait du « Temps des secrets »

Je lui (Carrère, un autre élève) demandai s’il connaissait notre maître d’étude. Il nous révéla qu’il s’appelait M. Payre, et qu’il traînait un peu la jambe parce que c’était un ancien général de hussards, gravement blessé pendant la conquête de Madagascar par une flèche empoisonnée. Il ne savait pas le latin (comme tous les généraux) mais il était formidable en «math», science indispensable aux officiers supérieurs, qui doivent savoir calculer (sans papier, ni crayon) le nombre d’hommes, de rations, de cartouches, de kilomètres, d’ennemis, de prisonniers, de pansements, de décorations et même de cercueils qu’exigent, à chaque instant, les hasards de la guerre.

…/…

Je parlai longuement de M. Payre, qui me plaisait beaucoup, mais Joseph mit en doute qu’il eût été général de hussards. «D’abord, dit-il, c’est un titre qui n’existe pas. Ensuite, je n’ai jamais entendu dire que l’on ait envoyé des hussards à Madagascar. Et enfin, s’il est aussi grand que tu le dis, il n’a certainement pas servi dans les hussards, qui appartiennent à la cavalerie légère.»
Comme il vit que j’étais un peu déçu, il ajouta «Dans les dragons, c’est possible, ou même dans les cuirassiers… En tout cas, si ce sont les élèves qui ont inventé cette belle histoire, cela prouve qu’ils l’aiment bien, et que c’est un bon maître. Tâche de mériter son amitié! »


Ensuite, comme tout bon auteur, Marcel Pagnol a ses sources, et il suffit de deux, l’histoire de la bataille de Reichshoffen, épisode héroïque qui devait être enseigné à tous les petits Français de son âge, et le livre du fils du commandant, qu’il a sans doute eu en main.

Pour la bataille, l’épisode de la célèbre et dramatique charge des cuirassiers à Reichshoffen est bien documenté.
François Henri Guiot de La Rochère (1818-1890), colonel du 8ème régiment de cuirassiers de 1869 à 1874, mène sa troupe au combat durant la guerre de 1870. Il est à la tête de ses escadrons du 8ème régiment de cuirassiers à Reichshoffen, au cours de laquelle son régiment est anéanti. Mais François de La Rochère survit et poursuivra sa carrière militaire jusqu’au grade de général.
Le 2ème régiment de Zoauves était aussi présent à Reichshoffen, comme bien d’autres régiments français.

La charge des cuirassiers, détail du tableau d’Aimé Morot, musée de Versailles

Pour le livre, son auteur, fils du commandant, porte le titre de comte, on y lit que le commandant de Robien a commandé un bataillon de zouaves, il est mort, héroïquement, en chargeant à la tête de ses troupes en 1915. Et le commandant de Robien écrivait des livres d’histoire.

Il suffit de mélanger les deux sources, et voici le commandant promu colonel, le titre de comte que le commandant n’utilisait pas apparait sur la carte de visite, la charge d’infanterie de Roclincourt, postérieure à l’enfance de Marcel, transposée en charge de cavalerie à Reichshoffen. Un prénom courant, celui de « Jean », permet de mélanger le tout, le numéro du régiment est changé, et voici le « Comte Jean de X… Colonel au Premier Cuirassier », qui devient le héros de Reichshoffen. Et ce héros, auteur militaire comme le commandant de Robien, va commener la rédaction d’un mémoire pour rétablir la vérité sur la bataille.

Oui, le Comte Jean de X… est un personnage de fiction, mais il est l’hommage que le petit Marcel rend au commandant Guy de Robien.